Le “Web sleuthing” et l’affaire Xavier Dupont de Ligonès – Interview de notre associée Sylvie Jonas pour Télérama

Télérama, le 2 mai 2025 – Interview de notre associée Sylvie JONAS (pôle ITData &Cyber), par Cécile Marchand Ménard sur le « Web sleuthing »  dans le cadre de l’affaire Xavier Dupont de Ligonès

[Reproduction de l’article]

Traque de Xavier Dupont de Ligonnès par l’influenceur Aqababe : “Est-ce bien le rôle de personnes non formées de mener l’enquête ?”

L’avocate spécialisée Sylvie Jonas décrypte le “Web sleuthing”, une forme de justice alternative menée par des internautes bénévoles, à laquelle le blogueur au 1,2 million d’abonnés et sa communauté ont eu recours pour tenter de retrouver “XDDL”.

« Avec l’aide de mes chipies, on va le remonter. » Le 18 avril dernier, l’influenceur et blogueur Aqababe, qui se présente comme une gossip girl d’Instagram, en appelle à sa communauté de 1,2 million d’abonnés (ses chipies, donc). Son objectif ? Mettre la main sur Xavier Dupont de Ligonnès (rien que ça), recherché depuis 2011 et soupçonné du meurtre de sa compagne et de leurs quatre enfants. Leurs outils : un canal Instagram, sobrement intitulé « Retrouvons XDDL », puis rebaptisé « Les chipies enquêtent »… et ChatGPT, afin de vérifier les thèses successives portées à sa connaissance. Le 27 avril, l’annonce tombe : « En une semaine… we did it », accompagnée de la photo d’un homme ressemblant (très) vaguement au fugitif. Une piste rapidement balayée par le procureur de la République de Nantes.

Avant Xavier Dupont de Ligonnès, l’affaire Luka Magnotta au Canada, ou l’attentat du marathon de Boston ont, eux aussi, fait l’objet de recherches en ligne menées par des internautes bénévoles. Une pratique baptisée Web sleuthing (« furetage en ligne »), que décrypte Sylvie Jonas, avocate spécialisée dans les technologies de l’information, et intervenante dans la série documentaire Clic mortel, consacrée aux crimes du Web et disponible sur France.tv.

Qu’est-ce que le Web sleuthing, pratique à laquelle se sont adonnés Aqababe et sa communauté ?
C’est un phénomène né au début des années 2000, plutôt aux États-Unis. Il s’agit de communautés qui s’agrègent sur des forums en ligne, sur les réseaux sociaux, afin d’investiguer des affaires criminelles non résolues. Une communauté se crée, plus ou moins organisée. Il y a souvent un noyau dur qui centralise les recherches, coordonne le partage d’informations et répartit les tâches. En France, on appelle les participants à ces enquêtes les « limiers du Web » ou les « enquêteurs du Web ». Le premier cas emblématique de Web sleuthing en France — des années avant le projet d’Aqababe — concernait déjà l’affaire Xavier Dupont de Ligonnès.

Qui sont ces « limiers du Web » ?

Ils peuvent avoir des profils très divers, du membre d’une communauté d’un influenceur comme Aqababe au retraité qui a du temps à tuer. Le plus souvent, il s’agit de passionnés qui voient ces recherches comme un loisir. Ces collaborations favorisent un sentiment d’appartenance. L’envie de rendre justice est le ciment de ces groupes. Généralement, ils se concentrent sur des affaires qui symbolisent pour eux l’injustice ultime, c’est-à-dire des affaires qui touchent à des enfants, à des animaux (ce qui fut le cas du Web sleuthing organisé afin de retrouver Luka Magnotta, le « dépeceur de Montréal » en 2012)… Dans le cas de l’affaire Dupont de Ligonnès, on touche par exemple à la famille.

Comment enquêtent-ils ?

Au préalable, il y a la constitution du groupe, facilitée sur les réseaux sociaux. Les recherches sont régulièrement menées en ligne : où sont les personnes recherchées, quelles traces ont-elles laissées, peut-on recueillir d’autres témoignages ?… Puisqu’ils sont très nombreux, ont du temps et ont parfois des compétences spécifiques en informatique, les limiers du web peuvent retrouver des informations qui auraient échappé aux enquêteurs, et peuvent permettre de rouvrir des enquêtes, ce qui reste très rare. Certains groupes peuvent tenter de s’introduire dans les messageries Web. À ce moment-là, ces pratiques deviennent répréhensibles puisqu’ils s’attaquent au secret des correspondances.

Quelles sont les limites, voire les dangers du Web sleuthing ?

En général, les autorités n’apprécient pas vraiment les interventions de ces groupes « d’enquêteurs du dimanche ». Le ministère de la Justice a d’ailleurs indiqué ne pas voir ces pratiques d’un bon œil. C’est un phénomène encore peu documenté, on a donc du mal à circonscrire les cas qui ont pu faire avancer des enquêtes, ou non. De manière générale, cette idée de justice privée, afin de résoudre ce qui ne l’a pas été par la police et la justice de l’État, interroge. Est-ce bien le rôle de personnes non formées de mener l’enquête ? Aqababe a indiqué vouloir s’intéresser à l’affaire du petit Grégory. Tant de mal a déjà été fait, les familles n’ont pas à subir cette justice alternative et non encadrée. Par ailleurs, si ces enquêteurs du Web commencent à mettre en cause une personne, au mépris de la présomption d’innocence, les choses peuvent prendre une tournure très grave. Le Web sleuthing peut, dans ce cas, encourager le harcèlement d’individus désignés coupables sans procès, en ligne ou dans la réalité.

Que risquent les limiers du Web comme Aqababe et sa communauté ?
En France, aucune jurisprudence, aucune réglementation ne peut permettre d’affirmer que le Web sleuthing est illégal. Tant qu’elle s’en tient à de la collecte d’informations en ligne, cette activité n’est pas répréhensible pénalement. En revanche, pour en revenir à la traque d’Aqababe qui a dévoilé la photo d’un homme en affirmant qu’il s’agissait de Xavier Dupont de Ligonnès, il pourrait être inquiété pour atteinte à la vie privée, diffamation, dénonciation calomnieuse. S’il dévoile l’identité de cette personne, qu’il mobilise des foules qui décident de le retrouver… on peut se retrouver face à un cas d’incitation à la haine.

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Par AGIL’IT –  Pôle ITData & Cyber

Sylvie JONAS, Avocate associée

 

Image d’illustration par Freepik